Journal de l'année Édition 1995 1995Éd. 1995

États-Unis : une puissance « aléatoire » ?

L'Amérique est-elle en train de devenir une puissance « aléatoire », pour reprendre l'expression du chercheur Zaki Laïdi (voir Un monde privé de sens, Fayard, 1994), c'est-à-dire une puissance d'autant plus hésitante qu'elle est désormais seule à occuper une place prépondérante dans un monde de moins en moins maîtrisable ? L'Amérique perdrait petit à petit sa prétention à être le phare de l'univers au profit d'une politique d'interventions au coup par coup déterminées en fonction des sondages d'opinion et d'une évaluation stricte de la balance coûts/avantages. Le président Bill Clinton semble être en phase avec cette définition. On lui reproche son irrésolution en matière de politique étrangère, son flou idéologique mêlant le credo libéral des années 60 à un attachement affirmé à « la loi et l'ordre » (et notamment à la peine de mort), son opportunisme et son obsession des sondages, mais ne correspond-il pas ainsi à l'évolution profonde de son pays ?

D'une façon plus concrète, l'échec des démocrates et de leur leader aux élections de novembre s'explique plus par un raidissement de l'opinion américaine, en quête de certitudes et très vite déçue par un président somme toute élu par défaut, que par le bilan politique de l'administration en place. Tant sur le plan économique que sur les plans de la politique intérieure et de la politique étrangère, l'équipe Clinton n'a pas à rougir de son action, même si ses échecs sont aussi nombreux que ses réussites.

L'économie

Les indices sont au beau fixe : à l'automne, le PIB marque une progression de plus de 3,5 % en rythme annuel ; le taux de chômage tombe à 5,9 % de la population active, enregistrant ainsi la création de plus de 4,6 millions d'emplois depuis le début de 1993. Contrairement aux craintes des financiers, cette forte activité ne s'est pas accompagnée d'une reprise de l'inflation, puisque celle-ci devrait être cantonnée aux alentours de 3 % sur l'année. Le seul point noir concerne le commerce extérieur qui demeure largement déficitaire, de l'ordre de 10 milliards de dollars par mois. À ce bilan, dont plus d'un gouvernement européen se contenterait, il faut ajouter la mise en application des promesses du candidat Clinton sur la limitation du déficit budgétaire : pour l'année 1993-1994 (de septembre à septembre, selon le calendrier budgétaire américain), celui-ci a été ramené à 203 milliards de dollars (environ 3 % du PIB), soit 90 milliards de moins que pour le dernier exercice du président Bush. Comment expliquer, dans ces conditions, la mauvaise humeur de l'électeur américain ? La clef est à trouver dans l'évolution de la répartition des richesses. Les plus riches ont continué de s'enrichir quand les plus pauvres, mais aussi les classes moyennes, voyaient leur revenu stagner ou baisser.

Revenu

Selon une enquête publiée par le magazine Forbes, le revenu des 400 Américains les plus riches a progressé, en 1993, à un rythme nettement plus élevé que celui de l'inflation. Selon une autre étude, réalisée par le bureau de recensement, il apparaît par contre que, durant la même année, le revenu moyen des ménages a baissé de 7 %, tandis que le nombre des ménages en dessous du seuil de pauvreté (80 000 francs de revenu annuel) a augmenté, se situant à 15,1 % de l'ensemble, contre 13,7 % en 1989.

La politique intérieure

Si le président démocrate ne pouvait enrayer la tendance à la baisse, vieille maintenant d'une quinzaine d'années, des revenus moyens et à la part croissante des bas salaires dans les emplois nouveaux, du moins avait-il promis d'instaurer un système de sécurité sociale pour tous, s'inspirant des modèles européens. Las ! Le grand projet piloté par l'épouse même du président, Hillary Clinton, est bloqué en septembre au Congrès. M. Clinton aura beau mettre en cause les lobbies, il ne pourra convaincre un pays si méfiant à l'égard de tout ce qui ressemble à une intervention croissante de l'État central. Il ne parvient pas davantage à faire avancer son projet de révision de l'aide sociale, généreux financièrement, mais exigeant pour les allocataires qui devraient être plus fortement incités à se réinsérer. Le seul succès notable sur le front intérieur consistera en l'adoption, en août, d'une loi limitant la vente libre des armes, cause essentielle de la violence américaine, mais encore faudra-t-il édulcorer considérablement le texte initial et l'accompagner d'une série de mesures coercitives (extension des cas de peine de mort, renforcement des effectifs policiers) propres à satisfaire les tenants de la loi et de l'ordre.

Violence

Après les accidents et le cancer, le meurtre est la troisième cause de mortalité chez les adolescents américains. Entre 1979 et 1991, près de 50 000 jeunes de moins de 19 ans ont été assassinés. Parallèlement, de 1984 à 1994, la population carcérale faisait plus que doubler, passant de 460 000 détenus à plus de 1 million (soit 1 Américain sur 260 en moyenne, contre environ 1 pour 1 000 en France).

La politique extérieure

C'est peut-être en matière diplomatique que l'aspect irrésolu et changeant du Président apparaît le plus nettement et c'est en même temps sur ce théâtre qu'il finit par recueillir ses plus beaux lauriers de l'année. Élu contre George Bush, à qui les Américains reprochaient de trop privilégier l'action extérieure, Bill Clinton entend mener une diplomatie restrictive, sinon isolationniste. En Bosnie, il limite au maximum l'engagement américain, mais appuie de plus en plus le gouvernement bosniaque et prône la levée de l'embargo sur les armes, au mépris de la sécurité des Casques bleus européens. Avec l'aide de l'ancien président démocrate Jimmy Carter, qui se révèle, à l'étonnement de beaucoup, un médiateur international de première force, il parvient à trouver un compromis avec le régime de Pyongyang sur la question de l'armement nucléaire nord-coréen. Dans les Caraïbes, face aux crises cubaine et haïtienne, il donne d'abord l'image d'un président flottant, contradictoire même, puis, à la surprise générale, parvient à dénouer ces deux dossiers : en septembre, il s'entend avec La Havane sur le problème des réfugiés cubains et ramène, en octobre, à Port-au-Prince, toujours grâce à la médiation de M. Carter, le président élu Jean-Bertrand Aristide. En octobre encore, il fait preuve de sa détermination face au président irakien Saddam Hussein qui menaçait à nouveau le Koweït. M. Clinton n'hésite pas à envoyer aussitôt 35 000 hommes sur le terrain, poussant Bagdad à retirer ses troupes de la frontière koweïtienne et à s'engager, en novembre, à reconnaître l'existence juridique de son voisin si l'embargo contre l'Irak est levé à terme. Enfin, la signature de l'accord de paix israélo-jordanien se fait en présence du président américain, et donc à son bénéfice politique.

L'image

Auréolé de ses succès diplomatiques et économiques, M. Clinton espère aborder, le 8 novembre, les élections de « mid term » dans des conditions convenables. Rien n'y fait. Les démocrates perdent la majorité au Sénat, mais aussi, pour la première fois depuis quarante ans, à la Chambre des représentants. La deuxième partie du mandat présidentiel risque d'être éprouvante, même si la vie politique américaine s'est souvent accommodée d'une « cohabitation » entre un président et un Congrès de tendances opposées.